Colloques & Conferences de l'Universite Lyon 2, Modernism and Unreadability / Modernisme et Illisibilite

Doit-on renoncer a lire "A"-9 ? Difficulte, lisibilite et illisibilite dans la poetique de Louis Zukofsky (1904-1978).

Vincent Bucher

Temps: 2008-10-23  02:35  – 03:10
Dernière modification: 2008-07-07

Résumé


Sur la quatrieme de couverture d'une reedition recente de "A", on peut lire une citation de Hugh Kenner qui qualifie ce long poeme ainsi : "The most hermetic poem in English which they will still be elucidating in the 22nd century " 1. Si l'on peut considerer qu'il s'agit la du produit d'une pratique editoriale strictement commerciale, cette citation n'en est pas moins exemplaire d'une certaine attitude critique vis-a-vis de l'oeuvre de Louis Zukofsky. Elle fait echo aux titres des ouvrages d'Alison Rieke ou de Bob Perelman: The Senses of Nonsense et The Trouble with Genius. Elle nous rappelle que Zukofsky beneficie du statut de " poet's poet" qui, s'il decrit plutot fidelement son lectorat, suggere aussi un niveau d'aptitude poetique depassant les competences d'un lecteur de poesie amateur. C'est ainsi une forme radicale de la difficulte qui se trouve systematiquement mise en avant dans l'oeuvre du poete tant, comme nous le venons de le voir, par ceux qui la celebrent que par ceux qui la deplorent. C'est elle qui lie l'oeuvre a l'entreprise moderniste dans ce qu'elle a de plus exigeant voir de plus elitiste (ce qu'incarne d'ailleurs Kenner lui-meme). Elle est lue comme un gage de serieux et de nouveaute. Elle devient meme la principale promesse de l'oeuvre qui s'engage, somme toute, a fournir les matieres premieres necessaires a une activite critique inepuisable. S'il parait inconcevable de contester l'importance de la notion de la difficulte dans le corpus poetique zukofskien, on peut neanmoins deplorer le fait que le statut meme de cette difficulte soit aussi peu problematise. Ne souffrant pas de contestation, elle evince trop souvent le principe de "simplicite" que Zukofsky convoque pourtant frequemment dans ces textes theoriques. Trop systematiquement associee aux precedents poundiens et eliotiens, elle a perdu cette specificite qui en fait, chez Zukofsky, une ressource diversement mise en oeuvre en fonction des contextes et des besoins. On peut meme considerer que, dans la mesure ou elle est parvenue a suggerer une definition restreinte de l'illisibilite, elle a contribue a effacer cette question du champ d'investigation critique. En effet, en considerant l'illisible comme n'etant qu'un degre particulier de la difficulte, on preserve la continuite de l'ensemble poetique au prix d'une modalite de la lecture differee indefiniment dans l'attente d'un lecteur ideal. S'il est, bien entendu, legitime de se poser la question de la competence du lecteur dans le prolongement des pratiques modernistes, il ne faut pas que cette reflexion nous interdise d'analyser les limites fixees par toute une serie d'elements dont l'illisibilite, relevant du texte meme, est bien plus radicale. De plus, il semble important de ne pas ceder a la tentation d'une mise en scene du devoilement qui finirait par remettre en cause la pertinence meme de la notion d'illisibilite car, comme le rappelait deja Schlegel : "[N]'est il pas pueril a souhait de s'etonner joyeusement du miracle qu'on a soi meme organise ?" 2. C'est donc dans ce contexte que je me propose d'entreprendre l'etude de la neuvieme section du long poeme de Zukofsky : " A ". Le choix de ce passage se justifie essentiellement pour deux raisons. Tout d'abord, ce passage beneficiant du statut d'objet canonique, il nous offrira un point de vue unique pour comprendre combien l'illisible represente un horizon problematique impense qui pese sur l'elaboration des strategies et dispositifs retenus par la critique. Deuxiemement, il me semble que cette section utilise precisement la tension existant entre le difficile, le lisible, l'indicible et l'illisible comme la ressource principale d'un projet poetique particulier. Sans vouloir forcement epuiser le sujet ici on peut evoquer le role complexe et ambigu qu'y jouent la traduction, la contextualisation (textuelle, intertextuelle, paratextuelle, enonciative et chronologique), la mise en forme poetique, la syntaxe ... J'espere ainsi pouvoir montrer que, si le texte illisible presente une surface sans profondeur qui interdit l'acces au sens, il n'en est pas moins possible de circonscrire et de differencier les modalites de l'illisible qui sont (ou non) sollicites par le texte de Zukofsky d'une maniere qui soit productive. En effet, cette premiere approche contextuelle et volontairement lacunaire nous permettra, a la fois, de comprendre la nature des limites que Zukofsky impose a nos facultes de lecteurs, de montrer ce en quoi cette approche differe des poetiques modernistes que nous avons evoquees precedemment ainsi que de circonscrire la nature et le sens du geste zukofskien qui est ici propose. Ce n'est qu'ensuite que nous poserons l'epineuse question de la possibilite d'une lecture. Est-il envisageable d'elaborer un mode de lecture capable de s'accommoder ou de surmonter cette illisibilite ? Faut-il definitivement renoncer a la lecture pour privilegier un autre mode d'approche du texte ? Ce texte merite-t-il meme que l'on y consacre tant d'efforts ou faut-il, une fois pour toute, que nous le decretions indigne d'etre lu? En somme, doit-on renoncer a lire "A"-9 ?


---- Notes ----

1 LOUIS ZUKOFSKY. "A". John Hopkins UP : Baltimore, 1993.
2 FRIEDRICH VON SCHLEGEL " Fragments de l'Athenaum " in La poesie : textes critiques XIVe-XXe siecle. Jean-Marie Gleize (ed.) Larousse : Paris, 1995. pg. 268.