Colloques & Conferences de l'Universite Lyon 2, Modernism and Unreadability / Modernisme et Illisibilite

L'illisible en question(s) : la reception du Work in Progress de Joyce dans la revue transition >>.

Anne Reynes-Delobel

Temps: 2008-10-23  05:10  – 05:45
Dernière modification: 2008-07-07

Résumé


Suivant le conseil donne par Jean-Michel Rabate , cette communication propose de reflechir a la question de la reception de textes aujourd'hui percus comme a la limite du lisible, au prisme de la revue internationale transition publiee a Paris, a la fin des annees 20 et au debut des annees 30, par Eugene Jolas. C'est en effet dans transition qu'a tout d'abord paru, par episodes, le Work in Progress de James Joyce, aux cotes d'autres textes > de Gertrude Stein, Hans Harp, Leon-Paul Fargue ou Gottfried Benn, entre autres. Au fil des numeros, la revue se fait l'echo des questions posees par ces textes : essais, defenses et experimentations montrent l'enthousiasme avec lequel les collaborateurs du magazine repondent a ce qu'ils considerent comme l'enjeu majeur de la litterature en ce debut de siecle : faire de la > le moyen de creer un nouveau >.
Or, il est interessant de constater que les commentaires formules par les premiers lecteurs du texte de Joyce ne font de l'illisible ni un postulat de depart ni un objectif de cette >. Certes, les poetes, ecrivains et critiques reunis autour de Jolas sont des lecteurs avertis qui souhaitent se demarquer du > que le Manifeste de la revue, en juin 1929, voue sans menagement aux gemonies et sont certains de former une > artistique et litteraire. Toutefois, de maniere plus essentielle, la complexite du texte de Joyce represente a leurs yeux tout le contraire d'une visee hermetique. La facon dont Joyce travaille le mot et le fait travailler au coeur de l'ecriture, sans egard pour la communication et la signification, releve pour eux d'une pragmatique au temps present, a la visee symbolique, collective et universelle. Ainsi, qu'il s'agisse de relever la maniere dont l'ecrivain irlandais adapte la syntaxe a son travail neologique sur la langue, de mettre en lumiere l'aspect polyphonique de ses textes, de souligner la dimension > et rythmique de son ecriture ou encore de retracer certaines filiations jusqu'au sublime romantique ou au langage nocturne des theologiens et mystiques, il s'agit a chaque fois pour ces premiers lecteurs-critiques (dont les intuitions sont souvent etonnantes de justesse, bien qu'elles aient par la suite donne a sourire a de plus savants critiques) de mesurer la valeur de cette production a l'aulne de sa nouveaute, de son originalite, de sa capacite pour le mouvement et l'intensite, de sa preoccupation premiere pour l'acte et de son adequation avec le present. En d'autres termes, de reconnaitre en elle le geste meme de l'avant-garde .
Revenir aux pages de transition pour essayer de se replacer au plus pres de la reception de Joyce permet donc de poser la question de l'illisible a travers celle du temps. Considerer l'entreprise joycienne comme un acte avant-gardiste, c'est l'envisager en terme d'intensite et d'energie, ce que prouvent a loisir les commentaires de Jolas et de ses collaborateurs qui y voient le moyen d'aiguiser la perception du lecteur, d'accroitre sa comprehension immediate des choses et du monde et de lui permettre de participer a la construction d'une mythologie collective. Les experimentations poetiques publiees dans transition prouvent egalement que mettre a mal la logique du mot et de la grammaire selon l'exemple montre par l'auteur de Work in Progress vise a faire de la lecture l'experience de la fulgurance synesthetique (poemes d'A. Lincoln Gillespie Jr. et de Jolas, textes en prose de Kay Boyle, > et > de Robert Carlton Brown, etc.). On mesure par la la distance qui separe le lecteur moderne du lecteur contemporain de Joyce qu'aucune grille de lecture ni glose theorique n'intimide ni ne retient de gouter l'intensite de l'acte de creation. Par ailleurs, le fait que la communaute artistique de transition ait ete conduite a decider de son present a travers la capacite de nouveaute et d'invention de Joyce tend a rendre plus floues les limites entre des mouvements ou moments consideres aujourd'hui comme distincts : avant-garde et modernisme, mais aussi modernisme et romantisme. Se pose alors le probleme de la reconstruction historique selon des lignes de rupture aisement reperables. A ce point, ce qui parait se jouer derriere la question de l'illisible, c'est l'enjeu de la formule : faute de pouvoir se replacer dans l'esprit de commencement qui donne a l'ecriture de Joyce sa valeur manifestaire, le lecteur moderne a-t-il ete amene a faire de l'illisible sa formule pour parvenir a penetrer son oeuvre ? Cette contrainte doit-elle, par ailleurs, se mesurer uniquement en terme de perte ou represente-t-elle egalement une forme de gain, une sorte de deprise positive ? Dans cette perspective, l'idee de la formule serait-elle ce qui permet de penser le collectif (communautes de lecteurs se repondant a travers l'epaisseur du temps) ? A travers ces questions et quelques propositions de reponse cette communication espere contribuer a la discussion qui fait l'objet du colloque >.