Colloques & Conferences de l'Universite Lyon 2, Modernism and Unreadability / Modernisme et Illisibilite

L'obtuse clarte des Epiphanies : quand le trop lisible devient illisible

Marie-Jeanne Zenetti

Temps: 2008-10-24  11:25  – 12:00
Dernière modification: 2008-07-07

Résumé


La notion d'epiphanie a connu une grande fortune critique, et apparait comme un axe de recherche fecond des etudes sur le modernisme. Ce succes de la notion est cependant tributaire d'une reinterpretation de la definition qu'en donne Joyce dans Stephen le Heros ainsi que d'un relatif desinteret pour le recueil de qui porte le nom d'Epiphanies. Toutefois, le retour a ce texte deroutant permet de repenser differemment la question d'un illisible necessairement pluriel, pole d'attraction constant de la poetique joycienne, en l'abordant par une de ses limites : les Epiphanies desarconnent le lecteur non par leur obscurite mais par une aveuglante clarte. Cette clarte, que Roland Barthes qualifierait de > et qu'il a erigee en fantasme d'ecriture dans la derniere partie de son oeuvre, apparait comme un moyen de dejouer l'interpretation, d' >. Dans son dernier cours au College de France, Roland Barthes propose ainsi une lecture des Epiphanies qui semble s'inscrire contre l'image la plus courante qu'un lecteur francais peut se faire du modernisme, mais qui la rejoint a travers l'idee d'une certaine illisibilite, si l'on choisit de definir l'illisibilite comme une resistance a l'interpretation. L'illisibilite paradoxale des Epiphanies touche un impossible de la litterature et de la critique, celui d'une ecriture susceptible de dejouer le symbolique pour livrer un sens fuyant, peu prehensible, un > qui arrete la lecture tout en la relancant sans cesse. Face a cette tentative d'epuiser la langue et de contrer le sens, le lecteur mis a mal reste fascine par sa propre deroute.
Par le biais de cette lecture des Epiphanies par Roland Barthes, il s'agirait de poser la question du point limite ou l'oeuvre se donne comme pur sens litteral impossible a interpreter, excluant de fait toute hermeneutique. La question qui se pose est celle de la possibilite d'une telle coexistence du vide et de l'absolue densite du sens, de l'inconsistance et de la profondeur, du trop clair et du trop obscur. La forme des Epiphanies et leur apparente absence de signification suggere d'envisager la question du non-sens differemment, afin de s'interroger sur la possibilite pour le > de devenir illisible, de se demander comment une phrase syntaxiquement complete et litteralement evidente peut se donner a lire comme une beance du sens. La production de non-sens suppose generalement une incoherence, mais les Epiphanies de Joyce ne presentent quasiment aucune incoherence linguistique, ni sur le plan grammatical, ni sur le plan lexical. Le non-sens qu'elles produisent est lie a la situation de communication proposee par le texte litteraire, aux codes et aux attentes qu'elle engendre. Des propos courants, apparemment vides, inaptes a produire de la signification, tels ceux que transcrivent un grand nombre d'epiphanies, des phrases banales presentant un sens litteral clairement identifiable, creent dans le contexte du recueil litteraire un >. De quelle signification secrete, invisible, ces epiphanies sont-elles depositaires ? Ce sens fuyant qui, comme Joyce le rappelle ironiquement dans Ulysse, les rendait dignes d'etre envoyees a toutes les bibliotheques du monde, se derobe perpetuellement. Pour reprendre les termes de Barthes,